Le trafic routier : les rouliers

Article paru dans Le Lien n° 10 - Décembre 1980

Il fallut attendre 1852 pour une organisation définitive et efficace des cantonniers, corps de fonctionnaires dont la nomination incombait au préfet.

Le travail de la route ressort à plusieurs types, variable suivant le genre de trafic, et aussi suivant les pays. En gros trois genres d'activités sont assurés par la route, le transport des marchandises, des voyageurs, de la poste et à chacun d'eux correspond un mode de travail différent.

Les marchandises, c'est le domaine du roulage et des rouliers, professionnels des transports de matières pondéreuses à longue distance. Le roulage obéit à des formes très diverses. Tantôt il est aux mains de grandes entreprises, disposant de capitaux et du matériel et employant des agents salariés, et qu'on trouvait dans les principales villes, comme Bonnafous à Lyon. Mais il s'agit d'entrepreneurs de transports et non de transporteurs. Plus intéressants sont les rouliers artisans. Parmi eux les fameux conducteurs de ces Conestoga Wagons, aux États-Unis. Des chariots de bois à quatre roues, bâchés étaient tirés par six forts chevaux sur les routes joignant les ports de l'est à la vallée de l'Ohio et plus tard à l'ouest. Ces attelages se suivaient en grand nombre, et un contemporain en relavait jusqu'à vingt-quatre à la file, attestant la vigueur du trafic.

En France,  un exemple typique de rouliers est fourni par les Grandvalliers du Jura. Ces montagnards habitaient un pays pauvre qui leur laissait des loisirs importants pendant l'hiver. Ils avaient aussi la chance de posséder un excellent instrument de travail, une voiture à quatre roues, solide, construite par leurs propres soins avec des chevilles et non des clous, appelée "Grinvallière". Les chevaux étaient élevés sur les plateaux de Maiche et de Pontarlier. Les rouliers se déplaçaient par convois de 15 à 20 voitures, facilement reconnaissables :

 "Les  chevaux qui servaient en tête de file.. étaient parés d'un miroir encadré de clous de cuivre et ombragé d'une   queue de renard ; les autres suivaient sans interruption, le dernier avait des grelots qui permettaient au roulier de surveiller la marche du convoi sans se retourner.. Sur le chariot de tête était fixée en tambour une sorte de couche appelée Ballon, dans laquelle le roulier se reposait. La caisse du voiturier était fixée au brancard, blindée et cadenassée ; à l'autre brancard pendait une grosse lanterne aux verres en corne dépolie.."  (Deffontaines, Les Rouliers du Grandvaux).

Passeport_roulier
Passeport d'un roulier
Document original de Jean-Pierre Thouverez
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Un voiturier conduisait facilement de trois à six voitures et l'ensemble des Grandvalliers fournissait en 1811 plus de 1000 chariots. Les voituriers portaient tous la même tenue : deux blouses bleues mises l'une sur l'autre,  un large chapeau de feutre sous lequel était un bonnet de coton rayé bleu recouvrant les oreilles, et d'énormes bottes. A leur apogée, au début du XIXe siècle, les rouliers descendaient de leur montagne au début de l'automne, chargeant leurs chariots de produits locaux, de bois surtout, qu'ils écoulaient aux premières étapes. Ils prenaient d'autres cargaisons, selon les occasions, et les transportaient à Paris, Lyon, Dunkerque, Marseille, mais aussi à Barcelone, Vienne, Berlin, Milan, peut-être même Constantinople et Athènes. Leur réputation était si bien établie qu'on s'adressa à eux pour les transports de la campagne de Russie. Leur talent ne consistait pas seulement à transporter, ils commerçaient pour leur compte :

"Ils trafiquaient pour leur compte ou par commission. En 1790, on raconte qu'on leur confiait les marchandises les plus précieuses, des voitures entières de safran, cannelle, indigo, soieries. Ils achetaient, colportaient, revendaient, ils échangeaient, changeaient, et rechangeaient vingt fois de routes et de marchandises et "usaient l'hiver dans les cités".

Au printemps, quand les neiges fondaient sur leurs plateaux, ils regagnaient leurs foyers, chargés de nouvelles marchandises de consommation locale ; ils remontaient en montagne pour vendre à leurs compatriotes grains et farine de Basse-Bourgogne, vins, café, sucre, épicerie. Parfois, ils rentraient à pied, le fouet autour du cou, ayant vendu voitures et chevaux.

Certains d'entre eux, au début du XIXe siècle, avaient fait du roulage une occupation permanente. A Paris, en 1830, un Grandvallier tenait un vaste relais avec hôtellerie, et il pouvait y recevoir 200 chevaux et voitures. Plusieurs villes de France avaient leurs "auberges  du Grandvaux", où ils accueillaient leurs compatriotes. Les Grandvalliers étaient passés maîtres dans le transport des marchandises, et leur emprise dura jusqu'à l'apparition du chemin de fer.

Le roulier ne circulait que de jour et toujours avec les mêmes chevaux, les siens. Il avait ainsi une grande indépendance, ne se servant pas des relais, mais était condamné à de petites étapes, une quarantaine de kilomètres par jour. Pas d'horaire fixé : il s'arrêtait où il voulait, ou à la tombée du jour. Une variante améliorée de ce genre de travail, ce fut le roulage accéléré, circulant de jour et de nuit, faisant ce qu'on appelait alors la "grande journée", de soixante-dix à quatre-vingt kilomètres.

Informations recueillies dans L'histoire Générale du travail - Louis-Henri Parias
Éditions Nouvelle Librairie de France.

 

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