Claude-François-Adrien,
marquis de Lezay-Marnésia (1735-1800)

Par Jean-Claude Mayet

Dernier prévôt du Grandvaux, homme du siècle des Lumières, utopiste.

La Franche-Comté est une terre féconde en utopistes : Charles Fourier, Victor Considérant, Proudhon, Antide Janvier, l'architecte Nicolas Ledoux (ce dernier n'était pas franc-comtois de naissance, il réalisa en 1771 l'ensemble des Salines royales d'Arc-et-Senans, premiers essais d'urbanisme industriel comprenant ateliers, logements, écoles et maisons de plaisirs). Dans la même lignée, voici Claude François Adrien de Lezay-Marnésia, dernier prévôt du Grandvaux.

Les premiers de Lezay, furent probablement des colons agriculteurs ou défricheurs que les abbés de l'Abbaye de Saint-Claude, propriétaires du Grandvaux au XIIIe siècle, avaient désignés comme prévôts, c’est à dire officiers de justice. Dans une Franche-Comté successivement terre d’Empire, bourguignonne, habsbourgeoise, espagnole et enfin française, les de Lezay étendirent progressivement leur influence et leurs possessions hors du Grandvaux.

Claude-François-Adrien, fils de Claude Humbert de Lezay, seigneur de Marnésia marquis depuis 1721, était brigadier des armées du roi. Il suivit comme son père la carrière des armes mais il donna bientôt sa démission, tombant en désaccord avec les nouveaux règlements militaires. Elu député aux Etats Généraux, il apporta des idées de réforme et de libéralisme.

Le marquis avait 3 enfants:  Adrien, qui sera Préfet du Bas-Rhin (une statue dédiée à Strasbourg  et il est enterré dans la cathédrale) ; Albert, qui sera préfet du Rhône. Une fille, Claude Françoise,  qui épousa au château de Saint-Julien Claude de Beauharnais, devenant ainsi comtesse de Beauharnais. Elle sera la mère de la grande-duchesse Stéphanie de Bade, aïeule de têtes couronnées actuelles : Michel, roi de Roumanie ; Albert II, roi de Belgique ; Rainier prince de Monaco.

Refusant la violence révolutionnaire de la Grande Peur, il prit le parti, dès octobre 1789, de créer un monde nouveau sur une terre incarnant la Liberté, l'Amérique, fraîchement indépendante. Il émigra vers la fin de 1790 dans l'objectif de fonder une colonie.

Le marquis liquida en quelques mois sa fortune, mais conserva sa maison de Fort-du-Plasne, berceau de la famille, et son château de Saint-Julien, pour acheter à la Compagnie du Scioto, 5200 hectares de terres dans une région encore vierge des immenses Territoires du Nord-Ouest américains. Il s'embarqua sur un brick, à la fin de mai 1790, avec à son bord, outre quelques députés fuyant la Révolution, un « mélange d'artisans, de militaires, de moines, d'actrices, de filles publiques et d'émeutiers ». Après 69 jours de traversée, il débarqua à Alexandria sur le Potomac, face au site de la future ville de Washington. Ce fut pour y découvrir un camp d’un millier d'immigrants français, acheteurs comme lui de lots de colonisation et bloqués par ce qui se révèlera être une immense escroquerie. Une compagnie américaine de colonisation, la Compagnie de l’Ohio, avait revendu à la compagnie française, la Compagnie du Scioto, des terres qu’elle n’avait pas payées à l’État fédéral.

Pour éviter le scandale, le gouvernement américain offrit aux colons gratuitement deux hectares et demi de terres et de quoi construire une cabane dans ces régions désertes du Scioto !

Le marquis refusa l'offre humiliante du gouvernement américain et entreprit deux ans d’errance aux États-Unis pour faire reconnaître ses droits.

Il finit lui aussi par tenter de gagner le Scioto, voulut fraterniser avec les Indiens et fonder une ville en terre indienne. Pratiquement abandonné de tous, il remonta l’Ohio, acheta à crédit près de Fort Pittsburgh un domaine de 168 hectares qu’il appela Asilum. Pas découragé, il rédigea alors son plan le plus achevé de cité idéale, dans une lettre qu’il envoya à Bernardin de Saint-Pierre pour l’inviter à le rejoindre. Cette cité devait rien moins que restaurer les vertus de l’Age d’Or, "la culture et l’industrie de la Suisse, les arts et l’exquise sensibilité des athéniens, les vertus de Lacédémone"(autre nom de Sparte).

Menacé de prison pour dettes par ses créanciers américains, il put à grand peine rentrer à Saint-Julien en 1792.

Il y fut arrêté comme aristocrate en octobre 1793. Libéré après la chute de Robespierre, il trouvera finalement refuge chez les Necker et Madame de Staël en Suisse et rentrera en France après le coup d’état de Brumaire, en 1799, pour mourir à Besançon l'année suivante, le 9 novembre 1800.

Il est intéressant de comparer les parcours de notre dernier prévôt du Grandvaux avec celui de Prosper Victor Considérant (Salins, 18 octobre 1808 - Paris, 27 décembre 1893), un fouriériste jurassien qui, un demi-siècle plus tard, voulut, à son tour, réaliser un projet utopiste en Amérique.

Considérant fut député de la Seine en 1849. Un mois après, avec Ledru-Rollin et Félix Pyat, il signa l'appel aux armes qui amena l'échauffourée du Conservatoire des Arts et Métiers le 13 juin 1849. À la suite de l'échec de cette tentative d'insurrection il fut condamné à la déportation et dut fuir en Belgique.

Il se décida à quitter l’Europe et partit ainsi en 1852 outre Atlantique. Victor Considérant parcourut alors pendant deux ans les États-Unis avant de s’installer au Texas. En 1854, il s'employa à New-York et dans le sud du pays à faire la promotion de son projet de création d’un nouveau phalanstère. Deux cents colons le rejoignirent bientôt et au mois de juin 1855, la communauté, qui se nommait La Réunion, s’installa sur les bords de la Rivière Rouge, près de de Dallas (Texas), où deux mille acres de terre furent acquis. L'expérience pour laquelle Considérant a englouti ses derniers deniers échoua de nouveau, dès la fin de l’année 1859. Avec la Guerre de Sécession, la communauté phalanstérienne fut dissoute.

Rentré en France en 1869, il apporta son soutien à la Commune de Paris avant de se retirer de la scène politique.

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